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L’IFI va-t-il rester l’IFI ?

14 novembre 2025
Fiscalité patrimoniale et IFI
Dans le cadre du projet de loi de finances 2026, une nouvelle version de l'IFI pourrait voir le jour. Un changement de i pour un changement de paradigme en matière d'imposition de la fortune et comme un retour aux sources pour le législateur français.

Un nouvel IFI qui serait plus proche de son grand frère ISF quant au patrimoine taxé et qui conserverait quelques liens avec son cousin IFI avec des exonérations beaucoup plus limitées que pour l'ISF.
Une nouvelle réalité à appréhender pour les fortunes françaises.

Pendant plusieurs décennies, la France disposait d'un impôt sur la fortune généraliste : l'ISF (Impôt de Solidarité sur la Fortune). Ce dernier, régi par les articles 885 A et suivants du Code Général des Impôts (CGI), frappait l'ensemble des biens et actifs détenus par les contribuables à titre personnel, dès lors que la valeur nette du patrimoine dépassait le seuil de 1 300 000 euros. Le barème variait entre 0,5 % et 1,5 % du patrimoine imposable, avec certaines exonérations pour les biens professionnels, les œuvres d'art et quelques autres catégories d'actifs.



Cette approche généraliste visait à imposer la richesse dans son ensemble. Cependant, elle s'accompagnait de critiques récurrentes : complexité administrative, impact sur l'attractivité fiscale du pays, coûts de gestion, et débats sur les exonérations censées encourager l'investissement productif. Ces enjeux ont alimenté les débats politiques durant des années, jusqu'à la décision d'abolir cet impôt.



L'abolition de l'ISF, effective depuis le 1er janvier 2018, a marqué un changement majeur dans la stratégie fiscale française. Le gouvernement d'alors a choisi non pas d'éliminer purement et simplement la taxation de la fortune, mais de la recentrer sur une forme de patrimoine particulière : l'immobilier.



Naît ainsi l'IFI (Impôt sur la Fortune Immobilière), régi par les articles 964 à 983 du CGI. Contrairement à son prédécesseur, l'IFI vise exclusivement la fortune immobilière, c'est-à-dire les biens immobiliers détenus directement ou indirectement (via des structures comme les SCI ou autres montages).



L'IFI s'applique aux contribuables disposant d'un patrimoine immobilier net supérieur à 1 300 000 euros.



Ce seuil, identique à celui de l'ancien ISF, détermine qui doit déclarer et potentiellement acquitter l'impôt.



Les titulaires d'un patrimoine immobilier moins important n'ont pas à se préoccuper de cet impôt.



Le barème de l'IFI (article 977 du CGI) est le suivant :



  • Jusqu'à 800 000 € : 0 %

  • De 800 001 à 1 300 000 € : 0,50 %

  • De 1 300 001 à 2 570 000 € : 0,70 %

  • De 2 570 001 à 5 000 000 € : 1 %

  • De 5 000 001 à 10 000 000 € : 1,25 %

  • Au-delà de 10 000 000 € : 1,50 %



L'assiette de l'IFI englobe :



  • Les immeubles bâtis et non bâtis situés en France

  • Les immeubles situés à l'étranger dans certains cas (détenus par les résidents français)

  • Les parts ou actions de sociétés non transparentes détenant de l'immobilier (SCI, SARL, etc.)

  • Les droits démembrés (nue-propriété et usufruit)



Notablement, l'IFI ne s'applique pas aux actions de sociétés commerciales opérationnelles, aux créances, aux placements financiers, aux assurances-vie, aux cryptoactifs, ou aux biens meubles corporels (voitures, art, bijoux), qui demeurent exonérés. C'est une différence fondamentale avec l'ISF.




Les exonérations existantes



Certains immeubles bénéficient d'exonérations complètes : - Les biens professionnels (article 975 CGI) : exonérés pour les entrepreneurs individuels exploitant une entreprise, ainsi que les associés de sociétés commerciales sous certaines conditions - Les bois et forêts (article 976 CGI) : exonération partielle - Les immeubles affectés à un usage public ou à une mission d'intérêt général dans certains cas




Les déductions de dettes



Élément clé du calcul : les contribuables peuvent déduire de la valeur brute de leur patrimoine immobilier l'ensemble des dettes contractées pour l'acquisition ou l'amélioration des immeubles. Toutefois, à la suite de plusieurs modifications législatives, les conditions de déductibilité se sont progressivement durcies. Les dettes doivent être directement liées à l'acquisition ou à l'amélioration des immeubles imposables, et des restrictions s'appliquent aux dettes de consolidation ou aux emprunts contractés antérieurement à une certaine date.




Les stratégies d'optimisation de l'IFI : une ingénierie patrimoniale bien rodée



Face à la mise en place de l'IFI, professionnels et contribuables aisés ont développé plusieurs stratégies légales pour réduire ou minimiser l'impôt dû. Ces approches, lorsqu'elles sont bien structurées, trouvent leur justification dans les textes et la jurisprudence.




Le démembrement de propriété



Le démembrement de propriété consiste à scinder le droit de propriété en nue-propriété (droit de disposer du bien) et usufruit (droit d'en percevoir les fruits et revenus). Bien que techniquement imposable à l'IFI, cette stratégie réduit significativement la valeur imposable : la nue-propriété s'évalue à environ 40-50 % de la valeur du bien, tandis que l'usufruit s'évalue au complément. Si l'usufruit est concentré sur les parents-usufruitiers lors de la transmission, cela optimise la répartition de la charge fiscale.




L'exploitation de certaines exonérations : biens professionnels et investissement forestier



Lorsqu'un contribuable peut justifier que des immeubles revêtent un caractère professionnel – par exemple, un immeuble occupé par une entreprise commerciale en main propre –, l'exonération de l'article 975 CGI s'applique. Bien que cette exonération soit soumise à des conditions strictes et à une jurisprudence évolutive, elle demeure une opportunité pour certains patrimoines.



De même, les biens forestiers, bien que soumis à une exonération partielle seulement, offrent une optimisation intéressante pour les investisseurs en forêt.




La structuration par SCI et les montages indirects



La détention d'immeubles via une Société Civile Immobilière (SCI) permettait jadis une meilleure optimisation grâce au droit d'évaluation des parts au titre de l'IFI. Aujourd'hui, cette stratégie est moins pertinente mais conserve un intérêt pour la transmission familiale et la gestion patrimoniale globale. Les donations et les réductions d'IFI



L'article 978 du CGI prévoit des réductions d'IFI pour les contribuables effectuant des donations à certains organismes ou fondations. Ces donations peuvent réduire la base taxable et offrir un levier d'optimisation, particulièrement pour les patrimoines très concentrés.




La diversification des actifs



Avant 2018, la présence de l'ISF incitait les contribuables à diversifier fortement leur patrimoine, notamment vers les placements financiers et les assurances-vie, exonérés de l'impôt. Avec l'IFI, cette diversification demeure pertinente mais se légitime davantage par une logique d'équilibre patrimoine-rendement que de pure optimisation fiscale.




La taxation de la « fortune improductive » : un projet finalement abandonné



Le projet de loi de finances pour 2026 avait initialement envisagé l'introduction d'une taxe sur la fortune improductive, visant à élargir l'assiette de l'IFI au-delà des seuls actifs immobiliers. Ce projet n'a toutefois pas été retenu dans le texte final de la loi de finances pour 2026 : il a été abandonné au cours du processus parlementaire. Il reste néanmoins utile d'en comprendre la logique, car il pourrait resurgir dans de futurs textes budgétaires.



Ce projet s'inscrit dans une logique de « taxation différenciée » : plutôt que de taxer globalement toute richesse (comme l'ISF ancien), il viserait à imposer spécifiquement les formes de patrimoine considérées comme improductives – c'est-à-dire celles qui ne génèrent pas de revenus directs ou qui représentent une accumulation de rente sans création de valeur économique directe.



Le projet viserait quatre catégories principales d'actifs improductifs :




  • Les fonds euros des assurances-vie et placements financiers assimilés Les contrats d'assurance-vie, qui ont longtemps été l'outil d'épargne patrimoniale préféré des Français, seraient soumis à cette nouvelle imposition. En particulier, les fonds en euros – réputés plus sûrs mais aussi moins productifs que les unités de compte – entreraient dans le champ de la taxe. Cela constituerait une révolution majeure pour la fiscalité de l'assurance-vie, traditionnellement favorisée.




  • Les biens meubles corporels de valeur Voitures de collection, yachts, avions privés, œuvres d'art, pièces de collection, mobilier ancien : tous ces actifs matériels, qui échappent actuellement à la majorité des prélèvements patrimoniaux, seraient potentiellement assujettis à la taxe. C'est une extension significative du filet fiscal.




  • L'immobilier, assorti de nouvelles exonérations potentielles Paradoxalement, l'immobilier entrerait à nouveau dans le champ d'une taxation générale (disparition ciblée de l'IFI tel que connu aujourd'hui), mais des exonérations continueraient à s'appliquer. Notamment, les immeubles d'habitation loués dans certaines conditions pourraient être exonérés, reconnaissant ainsi le rôle de certains investisseurs immobiliers locatifs.




  • Les cryptoactifs et cryptomonnaies Les bitcoins, Ethereum et autres actifs numériques, longtemps restés dans une zone grise fiscale, entreraient explicitement dans le périmètre imposable. Pour les détenteurs de cryptomonnaies substantielles, ce serait un changement majeur.



Selon les informations issues du projet, le dispositif fonctionnerait selon un barème simplifié :



  • De 1 300 000 € à 2 000 000 € de patrimoine improductif : taux de 0 % (exonération)

  • Au-delà de 2 000 000 € : taux fixe de 1 % (à titre transitoire selon le projet)



Plusieurs commentateurs ont relevé une « boulette » législative : l'absence de progressivité entre le taux 0 % et le taux 1 % crée une « marche » discontinue. Un patrimoine de 2 000 001 € subirait soudainement une imposition, tandis qu'un patrimoine de 1 999 999 € en serait exempté. Cette structure pourrait être modifiée lors de l'examen en Commission mixte paritaire ou lors des dernières étapes du vote parlementaire.



Contrairement à l'ISF ancien, qui exonérait certains actifs comme les biens professionnels ou les œuvres d'art, la taxe sur la fortune improductive envisagée aurait une assiette plus restreinte en categories mais plus totale dans sa couverture des actifs visés. Une fois un actif classé comme « improductif », peu d'exonérations s'appliqueraient. Cela représente une charge accrue pour les contribuables concernés.




Les implications pratiques pour les contribuables et les professionnels du conseil



Si ce projet était adopté en l'état – ce qui reste encore incertain –, il imposerait une refonte majeure des stratégies patrimoniales.




Restructuration des contrats d'assurance-vie



Les assurances-vie, pierres angulaires de la transmission patrimoniale en France, devraient être réévaluées. Les titulaires se poseraient des questions cruciales : Maintenir des fonds en euros ? Migrer vers des unités de compte mieux rendues ? Liquider partiellement ? Cette transition serait progressive mais inévitable pour les patrimoines dépassant les 2 millions d'euros improductifs.



L'architecture classique de la diversification patrimoniale – équilibre entre immobilier, assurance-vie, placements financiers et actifs alternatifs – devrait être réajustée. Les actifs « productifs » (actions opérationnelles, obligations, immobilier loué) seraient favorisés, tandis que les accumulations passives seraient découragées.




Les investisseurs non-résidents et l'attractivité française



Cette taxation pourrait impacter la capacité de la France à attirer les investisseurs patrimoniaux étrangers. Certains investisseurs pourraient préférer se domicilier ailleurs ou revoir leurs stratégies d'implantation en France. Inversement, cela pourrait inciter les expatriés français à conserver une résidence fiscale en France pour des raisons patrimoniales.



Un tel élargissement de l'assiette imposable obligerait les contribuables et leurs conseillers à mettre à jour leurs déclarations et leurs justifications. L'évaluation des biens meubles (art, collection) poserait des questions méthodologiques complexes, comme c'était le cas avec l'ancien ISF.




Synthèse et perspectives



L'évolution de la fiscalité patrimoniale en France raconte une histoire : celle d'un législateur qui, tout en cherchant à réduire les distorsions créées par une imposition globale, finit par créer de nouvelles complexités. De l'ISF généraliste à l'IFI recentré, puis potentiellement vers une taxation de la fortune improductive différenciée, la logique s'affine mais le périmètre des contribuables imposables s'élargit.



Les stratégies d'optimisation qui fonctionnaient hier – diversification maximale, démembrement, exonérations spécifiques – restent pertinentes mais requièrent une adaptation constante. Pour les contribuables aisés, anticiper ces mutations n'est pas un luxe : c'est une nécessité.



Note : Le projet de taxe sur la fortune improductive n'a pas été retenu dans la loi de finances pour 2026 définitivement adoptée. Toutefois, ce type de réforme pourrait être réintroduit dans de futurs textes budgétaires. La vigilance reste de mise pour les contribuables concernés.